La pollution de l’Arctique menace… le pénis des ours polaires

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Décidément, les ours polaires sont abonnés aux agressions environnementales. Non seulement le réchauffement climatique et la remontée spectaculaire des températures arctiques qu’il induit amenuisent le terrain de chasse de ces grands prédateurs – la banquise – ainsi que la période de l’année où ils peuvent se gaver de graisse de phoque pour faire leurs réserves de lipides, mais voilà qu’en plus de cela la pollution s’attaque à leurs chances de bien se reproduire. Le danger s’appelle polychlorobiphényles (plus connus sous leur abréviation de PCB) et la cible de cette famille de produits chimiques n’est rien d’autre que l’appareil reproducteur d’Ursus maritimus, l’animal emblématique du Septentrion.

Abondamment utilisés pendant des décennies par l’industrie, par exemple dans la fabrication de matériel électrique (on se souvient des transformateurs à Pyralène, nom commercial d’un PCB), ces composés organo-chlorés ont peu à peu été bannis en raison de leur grande toxicité, de leur caractère cancérigène mais aussi pour leur rôle de perturbateurs endocriniens. Mais cette interdiction n’a pas résolu tous les problèmes, loin de là, car les polychlorobiphényles sont d’une persistance remarquable dans l’environnement. Par le jeu des courants marins et atmosphériques, ces molécules remontent en latitude depuis les pays industrialisés où elles ont été produites et s’accumulent dans la chaîne alimentaire arctique. Dès la fin des années 1980 l’alerte a été donnée au sujet de la contamination dont les Inuits faisaient l’objet, le lait maternel dans certaines populations contenant une quantité record de PCB.

Et les ours polaires dans tout cela ? Il se trouve que ces animaux sont situés exactement à la même place que les Inuits dans la pyramide alimentaire, au sommet. Etant passés par le plancton, les poissons et les phoques, les PCB ont remonté tout l’édifice et finissent concentrés dans les repas pris par les ours car il s’agit de molécules ayant une grande affinité pour les lipides. Or, en tant que perturbateurs endocriniens, ces composés ont le pouvoir de jouer sur le développement des organes reproducteurs. A la fin des années 1990, on a ainsi observé l’apparition d’ourses dites “pseudo-hermaphrodites” qui possédaient, en plus de leur appareil reproducteur femelle, un pénis embryonnaire…

Mais, à en croire une étude réalisée par des chercheurs danois et canadiens, publiée dans le numéro de février d’Environmental Research, les dommages ne s’arrêtent pas là. Sachant que les PCB ont aussi une influence sur la formation des os, cette équipe s’est intéressée à un os bien spécifique de l’anatomie des ours mâles, j’ai nommé le baculum. Il s’agit d’un os inséré dans le pénis, qui entre en action lors de la copulation qu’il est censé faciliter. Pour ceux qui s’interrogeraient – tout comme le faisait jadis Henri IV, lequel disait “Jusqu’à quarante ans, j’ai cru que c’estoit un os” –Homo sapiens a perdu le sien au cours de l’évolution, alors que le baculum est toujours présent chez ses cousins chimpanzés et gorilles. Les auteurs de cette étude ont voulu savoir si l’exposition aux PCB modifiait la taille ainsi que la solidité de cet os nécessaire à la perpétuation de l’espèce.

Pour répondre à leur interrogation, les chercheurs ont donc mesuré la densité osseuse du baculum chez huit sous-populations d’ours polaires réparties dans le Grand Nord canadien et autour du Groenland. Evidemment, pas question d’aller abattre quelques centaines de mâles pour récupérer leur os pénien. Comme l’a expliqué le premier auteur de l’étude, le Danois Christian Sonne, au New Scientist, les scientifiques ont profité du fait que les habitants de ces régions considèrent le baculum comme une sorte de trophée de chasse : “C’est la preuve que vous avez chassé et abattu un ours”, dit-il. Un échantillon de 279 os a ainsi pu être analysé et la densité minérale mise en relation avec la présence dans ces zones de divers polluants organiques persistants, dont les PCB.

Même si le résultat n’est pas vraiment significatif, il montre que la population pour laquelle le baculum s’avère le plus petit et le moins solide est aussi la plus exposée aux polychlorobiphényles, celle du nord-est du Groenland. Pour les chercheurs, une fragilisation du baculum “pourrait conduire à un risque accru d’extinction de l’espèce en raison de l’échec de l’accouplement et de la fertilisation qui pourrait résulter d’os péniens affaiblis” et des fractures susceptibles de se produire lors de l’accouplement de ces grands mammifères dont les mâles les plus imposants atteignent les 700 ou 800 kilos… Pour rappel, Ursus maritimus n’a pas vraiment besoin de cela car il appartient déjà à la catégorie “vulnérable” dans la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Pierre Barthélémy

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